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Art Anthropophagie Aujourd hui !

A propos de l'exposition-événement de Gilles de Staal et Jaime Zapata qui s'est déroulée du 1er au 12 novembre 2006, à la Galerie de Nesle à Paris

Présentation

Les publicités Google affichées sur ce blog sont le fait de l'herbergeur. Nous considérons ces pubs comme une intrusion abusive sur cette espace consacré à l'Anthropophagie et aux oeuvres de Jaime Zapata et Gilles de Staal.

Album

Luc Martin Meyer

Editions Le Mort-Qui-Trompe :

Editions Hermaphrodite

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Antropofagia

Juliette Heymann

Tacco Ndongo, "la" chef cuisinier de l'exposition

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MANIFESTE ANTHROPOPHAGE (Manifesto Antropofago), - Première dentition – 1928 | 12 octobre 2006


Portrait de Oswald de Andrade


 


Manifeste Anthropophage

 

Seule l'anthropophagie nous unit. Socialement. Economiquement. Philosophiquement.


Unique loi du monde. Expression masquée de tous les individualismes, de tous les collectivismes. De toutes les religions. De tous les traités de paix.

 Tupi, or not tupi that is the question* (1).

Contre toutes les catéchèses. Et contre la mère des Gracques.


Seul m'intéresse ce qui n'est pas mien. Loi de l'homme. Loi de l'anthropophage.


Nous sommes fatigués de tous les maris catholiques suspicieux mis en drame. Freud en a fini avec l'énigme femme et les autres frayeurs de la psychologie imprimée.


L'obstacle à la vérité, c'était le vêtement, l'imperméable entre le monde extérieur et le monde intérieur. Réagir contre l'homme vêtu. Le cinéma américain informera.


Fils du soleil, mère des vivants. Trouvés et aimés férocement, avec toute l'hypocrisie des souvenirs, par les immigrés, par les trafiqués et les touristes. Au pays du grand serpent.


C'est pourquoi nous n'avons jamais eu de grammaire, ni collectionné les herbiers. Et nous n'avons jamais su ce qui était urbain, suburbain, frontalier et continental. En flemmardant sur la mappa mundi du Brésil.


Une conscience participante, une rythmique religieuse.


Contre tous les importateurs de conscience en boite. L'existence palpable de la vie. Et la mentalité prélogique pour les études de M. Lévy-Bruhl (2).


Nous voulons la Révolution Caraïbe. Plus grande que la Révolution Française. L'unification de toutes les révoltes efficaces en direction de l'homme. Sans nous l'Europe n'aurait même pas sa pauvre déclaration des droits de l'homme.


L'âge d'or annoncé par l'Amérique. L'âge d'or. Et toutes les girls.


Filiation. Le contact avec le Brésil Caraïbe. Ori Villegaignon print terre(3). Montaigne. L'homme naturel. Rousseau. De la Révolution Française au Romantisme, à la Révolution Bolcheviste, à la Révolution Surréaliste et au barbare technicisé de Keyserling (4). On a fait du chemin.


Jamais nous n'avons été catéchisés. Nous vivons selon un droit somnambule. Nous avons fait naître le Christ à Bahia. Ou à Belém du Para.


Mais nous n'avons jamais admis la naissance de la logique parmi nous.


Contre le Père Vieira (5). Auteur de notre premier emprunt, pour toucher la commission. Le roi-analphabète lui avait dit : couche ça sur le papier mais sans trop de combines. L'emprunt a été fait. Le sucre brésilien indexé. Vieira laissa l'argent au Portugal et nous a ramené les combines.


L'esprit se refuse à concevoir l'esprit sans le corps. L'anthropomorphisme ; Nécessité du vaccin anthropophagique. Pour contrebalancer les religions du méridien. Et les inquisitions extérieures.


Nous ne pouvons être disponibles qu'au monde auriculaire.


Nous avions la justice codification de la vengeance. La science codification de la Magie. Anthropophagie. La transformation permanente du Tabou en totem.


Contre le monde réversible et les idées objectivées. Cadavérisées. Le stop de la pensée qui est dynamique. L'individu victime du système. Source des injustices classiques. Des injustices romantiques. Et l'oubli des conquêtes intérieures.


      Plans de route. Plans de route. Plans de route. Plans de route. Plans de route. Plans de route. Plans de route.


L'instinct Caraïbe.


Mort et vie des hypothèses. De l'équation, moi partie du Cosmos, à l'axiome, Cosmos partie du moi. Subsistance. Connaissance. Anthropophagie.


Contre les élites végétales. En communication avec le sol.


Jamais nous n'avons été catéchisés. Nous avons fait le Carnaval. L'indien costumé en sénateur d'Empire. En Pitt pour de rire. Ou bien dans les opéras d'Alencar (6) plein de bons sentiments portugais.


Nous avions déjà le communisme. Nous avions déjà la langue surréaliste. L'âge d'or.


Catiti Catiti


Imara Notià


Notià Imara


Ipeju (7).


La magie et la vie. Nous avions la relation et la distribution des biens physiques, des biens moraux, des biens distinctifs. Et nous savions transposer le mystère et la mort à l'aide de quelques formes grammaticales.


J'ai demandé à un homme ce qu'était le Droit. Il m'a répondu que c'était la garantie de l'exercice de la possibilité. Cet homme s'appelait Galli Mathias. Je l'ai mangé.


Le déterminisme n'est absent que là où il y a mystère. Qu'est-ce qu'on en a à faire ?


Contre les histoires de l'homme qui commencent au Cap Finistère. Le monde sans date. Sans rubrique. Sans Napoléon. Sans César.


La fixation du progrès au moyen de catalogues et d'appareils de télévision. Seulement la machinerie. Et les transfuseurs de sang.


Contre les sublimations antagoniques. Apportées dans les caravelles.


Contre la vérité des peuples missionnaires, définie par la sagacité d'un anthropophage, le vicomte de Cairu (8) : - C'est un mensonge maintes fois répété.


Mais ce ne sont pas des croisés qui vinrent. C'étaient des fugitifs d'une civilisation que nous sommes en train de manger, parce que nous sommes forts et vindicatifs comme le Jabouti (9).                                                


 Si Dieu est la conscience de l'Univers Incréé, Guaraci est la mère des vivants. Jaci (10) est la mère des végétaux.


Nous n'avions pas la spéculation. Mais nous avions la divination. Nous avions la Politique qui est la science de la distribution. Et un système social-planétaire.


Les migrations. Fuir les Etats ennuyeux. Contre les scléroses urbaines. Contre les Conservatoires et l'ennui spéculatif.


De William James et Voronoff (11). La transfiguration du Tabou en totem. Anthropophagie.


Le pater familias et la création de la Morale de la Cigogne : Ignorance réelle des choses + manque d'imagination + sentiment d'autorité devant la progéniture curieuse.


Il faut partir d'un profond athéisme pour parvenir à l'idée de Dieu. Mais la caraïbe n'en avait pas besoin. Parce qu'elle avait Guaraci.


L'objectif créé réagit comme les Anges Déchus. Ensuite Moïse divague. Qu'est-ce qu'on en a à faire ?


Avant que les Portugais ne découvrent le Brésil, le Brésil avait découvert le bonheur.


Contre l'indien au flambeau. L'indien fils de Marie, filleul de Catherine de Médicis et gendre de Dom Antonio de Mariz (12).


La joie est la preuve par neuf.


Dans le matriarcat du Pindorama (13).


Contre la Mémoire source de coutume. L'expérience personnelleCréé par GillesCréé par Gilles renouvelée.


Nous sommes concrétistes. Les idées s'imposent, s'opposent, brûlent les gens sur les places publiques. Supprimons les idées et les autres paralysies. Pour les plans. Croire aux signaux, croire aux instruments et aux étoiles.


Contre Goethe, la mère des Gracques, et la cour de Dom Joao VI (14).


La joie est la preuve par neuf.


La lutte entre ce qui s'appellerait l'Incréé et la Créature, - illustrée par la contradiction permanente de l'homme et de son Tabou. L'amour quotidien et le modus vivendi capitaliste. Anthropophagie. Absorption de l'ennemi sacré. Pour le transformer en totem. L'humaine aventure. La finalité terrienne. Pourtant, seule les pures élites parvinrent à réaliser l'anthropophagie charnelle, qui porte en soi le sens le plus élevé de la vie et évite tous les maux identifiés par Freud, maux catéchistes. Ce qui se passe n'est pas une sublimation de l'instinct sexuel. C'est l'échelle thermométrique de l'instinct anthropophagique. De charnel, il devient électif et crée l'amitié. Affectif, l'amour. Spéculatif, la science. Il dévie et se transfère. Nous tombons dans l'avilissement. La basse anthropophagie agglomérée dans les péchés du catéchisme, - l'envie, l'usure, la calomnie, l'assassinat. Peste des soi disant peuples cultivés et christianisés, c'est contre elle que nous agissons. Anthropophages.


Contre Anchieta (15) baratinant les onze mille vierges du ciel, sur la terre d'Iracema, - le patriarche Joao Ramalho (16) fondateur de Sao Paulo.


Notre indépendance n'a pas encore été proclamée. Phrase typique de Dom Joao VI : - Mon fils, pose cette couronne sur ta tête avant qu'un quelconque aventurier ne le fasse ! Nous avons expulsé la dynastie. Il faut expulser l'esprit de Bragance, les ordinations et la poudre à priser de Maria da Fonte (17).


Contre la réalité sociale, vêtue et répressive, répertoriée par Freud  - la réalité sans complexe, sans folie, sans prostitution et sans pénitenciers du matriarcat de Pindorama.

  

Oswald de Andrade


 Piratininga (Brésil)


An 374 de la déglutition de l'évêque Sardinha (18).


    Notes :
 * En anglais dans le texte. En règle générale, les phrases et expressions en langues étragères dans le textes originalsont reproduites ici en italique suivies d'un astérisque.
 (1) Tupi (ou Tupinamba, Tupinambour en français – Montaigne), groupe de nations indiennes, la plupart anthropophages, que les conquérants rencontrèrent en prenant pied au Brésil. (N.d.T.)
 (2) Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939). Philosophe français ; étudie les mœurs en fonction de la morale (La morale et les mœurs -1903). A 53 ans se tourne vers l'anthropologie et étudie les « mentalités primitives ». Reconnaissant que « les primitifs » possèdent « la même structure de l'appareil cérébral » que les « civilisés », il établit néanmoins une « différence de nature » irréductible entre les deux « systèmes mentaux ».  Les « primitifs » seraient pourvus d'un « système mental mystique et prélogique » les rendant « incapables de construire des raisonnements à partir de l'expérience et de l'observation » et de dépasser le stade de la pensée infantile (Lévy-Bruhl : La Mentalité primitive – Paris 1922).
 (3) Nicolas Durand de Villegaignon, navigateur français (1510 – 1571). Commanda en 1555 une expédition destinée à établir une colonie française dans la région de Rio de Janeiro. A plusieurs reprises emmena avec lui en visite en France des délégations d'indiens Tupi. Montaigne eut à deux reprises l'occasion de rencontrer, à Rouen et à Bordeaux où il les hébergea, ces indiens avec lesquelles il eut de longs et détaillés entretiens, qui donnèrent matière à ses réflexions sur la civilisation anthropophage. Essais. I. 31 : « Des cannibales ». (N.d.T.)
 (4) Hermann von Keyserling (1880-1946), philosophe aristocrate et élitaire prussien attiré par les philosophies orientales et méditatives. A écrit « Méditations sud-américaines ». Oswald de Andrade le recevra au Brésil, avec Le Corbusier et Joséphine Baker, en 1929. (N.d.T.)
  (5) Antonio Vieira (1608-1697). Jésuite, politicien et écrivain brésilien. (N.d.T.)
 (6)  William Pitt père (1708-1778) et fils (1759-1806) ; tous deux Premier ministre d'Angleterre au XVIIIe. Incarnèrent la politique de domination impériale, et de réaction aristocratique de l'Angleterre face aux effets de la Révolution démocratique française en Europe. Symboles de l'arrogance snob et aristocratique britannique.
 José de Alencar (1829-1877) ; écrivain, journaliste et politicien conservateur brésilien. Dans ses romans et opéras, il crée des figures stéréotypées d'indiens (Peri, Iracema, Ubijara...) et un style « folkloriste » de la littérature d'élite brésilienne  d'époque. (N.d.T.)
 (7) « Nouvelle Lune / Ô Lune Nouvelle / Souffle sur Untel / le souvenir de moi », in « Le Sauvage » de Couto Magalhaes, autre écrivain de la veine « folkloriste » (N.d.T.).
 (8) C'est le vicomte de Cairu qui fit venir le duc de La Rochefoucauld au Brésil.  (N.d.T.)
 (9) Jabouti, nom de la tortue géante brésilienne, qui est aussi animal mythologique tupi. (N.d.T.)
 (10) Guaraci et Jaci. Entités des cosmogonies amérindiennes. (N.d.T.)
 (11) William James (1842-1910). Philosophe américain un des fondateurs du pragmatisme.
Samuel Abrahamovitch dit Serge Voronoff (1866-1951). Chirurgien et biologiste russe. Exerce son art en France. Pionnier des greffes durant la Première Guerre mondiale, développe ensuite les xénogreffes d'organes et de glandes,  en quête du secret de la jeunesse éternelle. (N.d.T.)
 (12) Autre personnage pittoresque, en pionnier-conquérant, de l'opéra d'élite brésilien à la fin du XIXe s. (N.d.T.)
 (13) Pindorama, paradis terrestre indien. (N.d.T.)
 (14) Dom Joao VI  roi du Portugal, se réfugie en 1807 au Brésil après la conquête napoléonienne de l'Espagne et du Portugal, et y établit le siège du royaume portugais. Il passera la couronne à son fils Pierre de Bragance qui, sous le nom de Pedro Ier déclarera l'Indépendance et  proclamera l'Empire du Brésil en 1822. Celui-ci repassa le trône à son fils Pedro II en 1831, avant de retourner au Portugal  pour y sauver la couronne...  portugaise cette fois. (N.d.T.)
 (15) José  Anchieta (1534-1597). Apôtre du Brésil. Jésuite et catéchiste. Codifie les langues des indiens Tupi qu'il rencontre pour écrire un catéchisme « tupi-guarani » qui servit ensuite à faire de cette langue écrite une espèce de « langue commune » des indiens brésiliens et du bassin amazonien. Fonda le Collège Jésuite de Sao Paulo à l'emplacement de la future métropole brésilienne, et on lui attribue le rôle de fondateur de Sao Paulo. (N.d.T.)
 (16) Joao Ramalho (1493 ? – 1580). Un des pionniers portugais au Brésil. Est très vite intégré par la tribu Tupi des Tibiriças ou il rencontre sa femme Potira, fille du cacique, et devient Tibiriça lui même. Il confesse à son ami le Père Manoel  de Nobrega qu'il vit nu, dans la polygamie, et mange de la chair humaine, mais il refuse l'acte de contrition. Excommunié. Ce sera lui, néanmoins, qui permettra de sauver Sao Paulo de la guerre que les indiens Tamoios se proposent d'y porter. Après l'apaisement des troubles il refuse le titre d'édile, et se retire parmi les indiens jusqu'à sa mort. (N.d.T.)
 (17) Maria da Fonte, figure remarquée d'une des révolutions de palais qui déchirent le royaume portugais au milieu du XIXe s, la « Révolution de Maria da Fonte » dans le Minho en 1846. (N.d.T.)
 (18) Dom Pedro Fernandes Sardinha (le bien nommé) (1496-1556). Premier évêque du Brésil. En 1555 il renonce au titre et, à la suite d'un naufrage du navire qui le ramenait au Portugal, il fut capturé par les indiens Caétés qui le dévorèrent le 2 juin 1556 avec les 90 membres de l'équipage. C'est de ce festin qu'Oswald de Andrade date le début de l'histoire du Brésil. (N.d.T.)

 


       Le « Manifeste anthropophage », ainsi que les textes « anthropophages » complémentaires, sera publié dans cette nouvelle traduction, avec les trois grandes pièces de Oswald de Andrade,
 « Le Roi de la Chandelle », « L'Homme et le cheval », et « La Morte »
 aux éditions Le-Mort-qui-Trompe (Nancy),
 au début de l'année 2007.
  Droits réservés :
        - 2000 by Espòlio de Oswald de Andrade pour l'original- 2006 Gilles de Staal pour la traduction et les annotations
 

Publié par staal à 22:51:33 dans Manifeste Anthropophage | Commentaires (0) |

Encontro Internacional de Antropofagia ! Thème traité, extrait 3 | 12 octobre 2006

1) « La banlieue » : la terre

Dans toute cette crise, le monde a découvert la France par « la banlieue ». Les technocrates, administrateurs et urbanistes parlent de « périphéries urbaines », mais dans la langue ordinaire, la langue littéraire ou culturelle, on  dit la « banlieue ». Le mot « banlieue » existe depuis des siècles et signifie littéralement « distance de bannissement » : de mettre au « ban » (acte de bannir) et « lieue » (unité de distance). La banlieue était l'endroit où les bannis, par jugement ou décision administrative, pouvaient vivre à distance de la ville.
 La ville de Khaled Kelkal, Vénissieux, est une banlieue de Lyon, semblable à n'importe quelle autre banlieue de France. Aujourd'hui, la banlieue est l'endroit où vit près d'un bon tiers des Français et peut être la moitié de la jeunesse. Il n'y a qu'à voir : l'agglomération parisienne, comme on dit ici le Grand Sao Paulo, a plus ou moins 10,5 millions d'habitants. Mais la ville de Paris, la ville que tout le monde vient visiter, avec ses vingt arrondissements délimités en 1850 par Haussmann, le Louvre, le Châtelet, l'Opéra et la Tour Eiffel, les grands boulevards et les cinémas, ce Paris aujourd'hui en a à peine plus de 2,5 millions. En majorité des seniors aux revenus moyens et hauts, très souvent célibataires, avec chien d'appartement. Tout le reste, les 8 millions qui restent, vivent dans la banlieue. Le peuple vivant, le peuple jeune, vit dans la banlieue. Banni. Et c'est un peu la même chose dans toutes les grandes villes de France.
  Un univers structuré par les usines, le travail, le monde syndical et la vie culturelle de municipalités administrées par les partis de gauche, principalement le parti communiste ; vie tournée vers la valorisation du monde du travail et de l'industrie et la croyance au progrès.
Une nébuleuse de municipalités sans la moindre discontinuité urbaine, où les « cité Youri Gagarine » alternent avec les avenues Lénine, les ensembles Pablo Neruda, les rues Salvador Allende, les places Stalingrad, les boulevards Jean Jaurès, et autres noms de la grande mythologie du mouvement ouvrier. Ainsi, en traversant une rue, vous passez d'une municipalité à l'autre sans percevoir aucune différence, puisque tout est continuum urbain ; la rue Salvador Allende où vous marchiez se transforme sans prévenir en avenue Lénine qui traverse une nouvelle rue Salvador Allende qui n'est pas la même que précédemment, puisque qu'elle fait déjà partie d'une autre ville... cela donne le tournis de s'orienter par le nom des rues.


Pour qui n'est pas de la banlieue, la géographie de la banlieue paraît un labyrinthe de lieux indifférents aux noms toujours les mêmes dans lequel on finit par se perdre. Cette géographie avait un sens qui était le sens du travail et des grandes usines : ici c'était l'usine Babcock, là l'usine à gaz, de ce côté les ateliers Renault, ou la Rhodiacéta, et cela était beaucoup plus sûr pour se diriger que de savoir si on était dans la rue Lénine ou devant le collège Maïakovski.


 Au tournant des années quatre-vingt, toutes ces industries fermèrent les portes, l'une après l'autre. Les immenses bassins industriels de Paris, Lille, Dunkerque, Lyon, Clermont Ferrand, Toulouse, Marseille, Bordeaux, Rouen, devinrent des déserts industriels, ruines et hangars abandonnés. Le sens de cette géographie se perdit dans les brumes de la désindustrialisation. Une fois perdu ce sens, - la boussole du travail -, le labyrinthe s'est refermé sur ses habitants confinés dans un espace sans issue.

 


2) « La banlieue » : l'homme


Les industries se sont « délocalisées » sous d'autres cieux, mais les hommes restèrent, car il n'y avait pas d'autres lieux pour aller vivre. Français de vieille souche ou immigrants algériens, marocains, portugais ou espagnols... eux tous qui étaient « la classe ouvrière » de France devinrent au fil des années 80 puis 90, « l'ex-classe ouvrière ». Eux qui avaient élevé des enfants dans l'idée d'un avenir professionnel, d'une élévation sociale, virent le paysage se réduire à l'horizon de la « cité », avec des taux de chômage allant jusqu'à 40%... complètement isolés de la grande ville pourtant voisine. La banlieue devint le lieu de l'échec.


Le temps, qui était temps de travail, temps de vie collective, temps de luttes ou de grèves, temps de culture progressiste, devint le temps de l'attente. Attente de l'âge, de l'indemnité de chômage, du minimum social... Et pour les jeunes, attente d'un emploi, généralement précaire, inutile, et qui de toutes façons ne vient jamais. Attente d'une occasion. Attente d'un amour, ou d'une passade, d'un trafic fructueux. Attente d'une issue individuelle. Attente du moment suivant, attente du temps. Le temps devint ennui, et l'esprit devint rage... Avec la charge du stigmate d'être « de la cité », de la banlieue,  par la gueule, par l'allure, la façon de parler... avec le poids de la police, toujours graveleuse (1)...


 

Publié par staal à 00:39:57 dans Rencontre Internationale d Anthropophagie ! | Commentaires (0) |

LES MALASSIS OU LA PERVERSION SUBVERSIVE | 12 octobre 2006

 De 1970 à 1978, cinq peintres tentent de pervertir les règles des institutions culturelles, du marché de l'art et de la création individuelle. (article paru dans l'Humanité du 29 novembre 1999 à l'occasion de l'expo rétrospective organisée par la municipalité de Bagnolet)



 Mardi 16 mai 1972, à Paris: le Grand Palais est cerné par les CRS. C'est l'ouverture de la grande exposition «12 ans d'Art contemporain» qui reste dans les mémoires comme «l'exposition Pompidou». Elle est censée témoigner de la vitalité de l'ère gaulliste en matière (d'arts) plastiques et, accessoirement, camper Georges Pompidou en Grand protecteur des arts, au moment où, sur le plateau Beaubourg, s'érige le futur musée qui portera son nom. Mais au lieu d'entrer dans le Grand Palais, voilà que les tableaux en sortent, entre deux haies de casques et de pèlerines luisantes. Les photographes de la presse internationale mitraillent la scène. Les peintres retirent leurs oeuvres pour protester contre le siège policier, et la foule les applaudit. La coopérative des Malassis, groupe issu du Mouvement de la jeune peinture, fait son entrée fracassante dans l'histoire des scandales de l'Art.
 L'objet du délit: une fresque collective monumentale de soixante cinq mètres de long intitulée «Le grand méchoui». «On voulait raconter, faire le procès du gaullisme, de son arrivée au pouvoir, ses scandales inimaginables, le métro Charonne... en évitant de produire des oeuvres d'une simple valeur esthétique, on y allait (à l'exposition), - puisque de toutes façons on ne peut jamais échapper aux institutions -, sans adhérer au régime mais en le condamnant» dira vingt ans plus tard le peintre Jean Claude Latil, un des auteurs. Un autre, Gérard Tisserand, constate aujourd'hui en revoyant «Le grand Méchoui»: «Si on change ça et là quelques têtes, c'est toujours d'actualité.» On peut aller le vérifier par soi même, pour encore une semaine, à Bagnolet où la municipalité organise une rétrospective complète de l'oeuvre des Malassis réalisée entre 1970 et 1978.
 Oeuvre polémique, subversive et violente, dont on aurait tort de croire qu'elle se réduit à une mise en image d'idées politiques et sociales. En se constituant en coopérative, les Malassis, - parce que Tisserand a son atelier sur le plateau du même nom à Bagnolet -, répondent à leur manière, en 1970, aux âpres débats qui traversent les milieux de la peinture depuis 1968. C'est l'époque des controverses théorico-politiques les plus extrémistes sur «la mort de l'art», l'artiste «individualiste» qui doit s'effacer devant «Le Peuple», la dénonciation de «l'humanisme bourgeois», le refus du marché, celui de la «kollaboration» avec les institutions, signer ou pas signer les oeuvres... résultat parfois cocasse: à l'expo de «La salle rouge pour le VietNam» en 1969, un tableau rompt radicalement avec «l'art bourgeois-révisionniste» en présentant une toile... toute rouge! Le Front révolutionnaire des artistes plasticiens (FRAP) récuse toute participation à l'institution culturelle. Henry Cueco, Lucien Fleury, Jean Claude Latil, Michel Parré, Gerard Tisserand et Christian Zeimert sont de ces débats.  Cette rupture n'est pas la leur, ils pensent pouvoir «pervertir» l'institution. Ils ont animé, en mai et juin 1968, l'Atelier graphique du comité d'occupation des Beaux Arts qui a produit les fameuses affiches du mouvement de Mai.
 Participant depuis 1965 au Mouvement de la jeune peinture qui entendait produire une réponse européenne au pop-art américain, ils cherchent à retourner les images par lesquelles la société de consommation sature l'univers quotidien pour révéler le malaise existentiel, social, sexuel, politique de cette société. Subvertir l'univers visuel de la «Nouvelle société» du pompidolisme, qui se vante et s'étale dans l'après 68, en défendant ardemment la liberté signifiante de la peinture. C'est la figuration narrative et critique. Mais aussi, subvertir sans s'omettre en tant qu'artiste, autrement dit en se mettant en cause.
Se mettre en cause dans l'institution du marché de l'art, dans le statut «au dessus de la mêlée» de l'artiste... se mettre en cause dans l'inconfort même de l'artiste dont les enjeux, s'ils sont en marge, ne sont justement pas hors du cadre institutionnel.  Qui dit inconfort, dit mal- assis, CQFD. La coopérative, par sa structure et son fonctionnement autogéré, déstabilise déjà le rapport au marché, la création collective avec son corollaire, l'absence de signature, le dynamite complètement. La quadrature du cercle, c'est d'y parvenir, sans renoncer à l'unité de l'oeuvre, au style, à l'émotion personnelle du peintre, à la lente profondeur de la descente dans les contenus complexes d'un tableau... sans renoncer, en un mot, à la peinture.
Il faut admettre que cette performance, accomplie avec succès pendant huit ans, tient, - au delà du grand talent de peintres dont l'oeuvre de chacun témoigne par ailleurs abondamment -, à l'extraordinaire vitalité de la vague de contestation politique, sociale, morale, esthétique de la société par les extrêmes gauches de l'époque, sur laquelle vogue le travail des Malassis. Cette vague les mène au sommet dans les «Onze variations sur le Radeau de la Méduse ou la dérive de la société», une série de panneaux monumentaux, 2000m², destinés à orner les façades du centre commercial de la ville d'Echirolle, près de Grenoble. «Le radeau de la Méduse» comme allégorie du naufrage dans un univers de frites congelées, d'exotisme d'agence de voyage et conserves usagées, summum de la perversion délibérée des fonctions digestives de l'Art dans la société moderne. On regrette que l'exposition ne mette pas mieux en valeur cette oeuvre des Malassis, mais le voyageur attentif pourra encore en profiter d'un regard incrédule, si le hasard de sa route le conduit vers Grenoble en provenance de Chambéry.
Par contre, l'exposition a le mérite de restituer ce contexte de contestation généralisée en rompant avec les muséographie lénifiantes de «68 et après», par l'affichage sauvage, sur les murs du centre de Bagnolet, des pamphlets, affiches, tracts et dazibaos qui y fleurissaient dans les années soixante-dix...  et si ce n'était alors sur les mêmes murs, en tous cas sur bien d'autres ailleurs. La rétrospective, qui occupe divers lieux dans la ville, s'achève dans la salle de conférence de la mairie par «L'appartemensonge», angoissante représentation grandeur nature d'un F3 dans le «style Vème République», et surtout par l'acte de dissolution de la coopérative, où chaque artiste retourne à son oeuvre personnelle, en 1977, quand le grand mouvement de la société retourne dans le lit de la politique sérieuse. Chaque artiste se représente en gardien de musée de son propre tableau:



«Les affaires reprennent». Elles continuent toujours.




 

G.S.

Publié par staal à 00:32:45 dans Gilles de Staal | Commentaires (0) |