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Art Anthropophagie Aujourd hui !

A propos de l'exposition-événement de Gilles de Staal et Jaime Zapata qui s'est déroulée du 1er au 12 novembre 2006, à la Galerie de Nesle à Paris

Présentation

Les publicités Google affichées sur ce blog sont le fait de l'herbergeur. Nous considérons ces pubs comme une intrusion abusive sur cette espace consacré à l'Anthropophagie et aux oeuvres de Jaime Zapata et Gilles de Staal.

Album

Luc Martin Meyer

Editions Le Mort-Qui-Trompe :

Editions Hermaphrodite

Autres Brésils

Antropofagia

Juliette Heymann

Tacco Ndongo, "la" chef cuisinier de l'exposition

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Ramiro Oviedo | 15 octobre 2006

Enseigne la littérature Hispano-américaine dans la Section d'Etudes Hispaniques et Hispano-américaines de l'université di Littoral-Côte d'Opale.



Plusieurs recueils publiés, en espagnol (Serpencicleta, 1995. Esquitofrenia, 2001. Scanner, 2005) et en français (Hiéroglyphe, 1997. Semaine Sainte, 1998; Fanesca, 1999; La nature se méfie de la vitesse, 2001; Les poèmes du Colonel, 2002 [Prix Trouvères, 2002; Prix Georges Sernet, 2004]).



Durant l'exposition , retrouvez Ramiro Oviédo le samedi 04 novembre 2006 


17h30 : Lecture du Manifeste Anthropophage. Puis, Flop et Tante Hortense, avec Eddy Goldeberg et Christophe Rodomisto : chansons et mise en musique des textes anthropophages.



19h00: Ramiro Oviédo, poèmes déclamés.



20h00 : manger.

21h00 : débat : « Nationalité  Identité  Citoyenneté : bons et mauvais Français ? » introduit par Mehdi Belhaj kacem (Une psychose française. Gallimard 2006), médiation du réseau CEDETIM/CICP (rue Voltaire).

Publié par staal à 22:34:06 dans Intervenants | Commentaires (0) |

L HOMME DISPARU DANS LA PLUIE et LA DETTE NOUS EST EXTÉRIEURE de Ramiro Oviedo | 15 octobre 2006


 L'HOMME DISPARU DANS LA PLUIE


   Un gros nuage s'était pendu sur Macondo.
Le ciel  avait du mal à se tenir.
Le vent montrait ses dents de chien.
 Alors
une petite goutte en velours a chuté  sur mon nez.
Ensuite deux ou trois pas de danseuse ont frôlé mon chapeau
et puis j'ai senti des petits baisers d'eau sur mes épaules
Pour toréer la pluie je suis rentré au bistrot de Catarino
d'où j'ai vu Isabel regarder derrière sa fenêtre.


Le dernier rayon de soleil illuminait la nappe de ma table
pendant que l'ombre d'un homme s'enfonçait  dans la pluie.
 Nous étions  déjà deux à le regarder.
 On voyait sa trace.
C'était  comme le passage d'un loup
le cœur un tambour
l'œil allumé.
Il  rentrait avec une heureuse ignorance dans une forêt d'eau
dans une pluie de brouillard pourri
pendant que les nuages s'arrachaient les tripes.
 Et puis Dieu s'est mis à pisser debout.
 Il pleuvait des araignées
il pleuvait du gazole
il pleuvait des nœuds et des ongles
il pleuvait des papillons noirs
il pleuvait des boucles d'oreille de toutes les vierges.
 L'homme
voulait s'accrocher à un courant d'air
trancher la pluie avec ses mains aveugles.
mais il pleuvait des seringues.
  Trébuchant sur les cordes
Accablé par cette pluie d'épingles
l'homme s'enfonçait  dans le gouffre de la brume.
 On l'a vu rester suspendu entre les lèvres du torrent
comme un épouvantail.
Et puis
Dieu s'est mis à vomir sa gueule de bois.
Il pleuvait du sang
il pleuvait de la peine
Il pleuvait du café sur Macondo
il pleuvait de l'eau-de-vie sur la pluie.
 Enfin
Il est resté attaché par les cordes du déluge
fusillé par la pluie
au centre du drap blanc du lendemain
tel une flaque de nuage en personne.
 



On a enlevé de sa bouche un poème muet.
 


LA DETTE  NOUS EST EXTÉRIEURE


  Au début mon désir n'avait pas de mains.
J'aurais voulu être ambidextre
Eréndira
mais devant toi et ton histoire  je suis devenu tout juste gauche
Depuis lors nous sommes des frères jumeaux.
 Je n'avais aucune idée de rentrer.
Je voulais seulement  écouter Francisco El Hombre
Chez Catarino
trouver des traces de mon frère perdu dans ses chansons.
C'était minuit et je m'en allais
lorsque cette dame m'a demandé vingt centimes
pour rentrer au pays des délices.
 Quand je t'ai vue
tu étais  juste une fille triste
dépossédée de toi
- puisque  ton seul bien restait le bien des autres-
avec la résignation vêtue d'une  chair maigre,
même tes pauvres  tétons de petite chienne accablée
- balles décapitées calibre 22 -
n'étaient pas à toi
La faune mouvante et la flore somptueuse du pays des délices
pour vingt centimes
n'étaient qu'un mirage des hommes tristes du tropique.
 (La solitude doit être un bon aphrodisiaque)
  Le bon Dieu, déguisé en grand-mère te tuait au compte-gouttes
enivré par les 20 centimes  que 62 soldats lui payent
jour après jour
pour coucher avec toi.
D'après tes calculs il te restait  encore dix ans
à  soixante-dix hommes par nuit
pour  régler une  dette bizarre.
A ce rythme là -me disais-je-
tu finiras engloutie par l'armée de terre.
  Pauvre Aridnere
tu étais la seule araignée
qui  construisait avec son cul la maison d'une autre.
 Je suis revenu ce matin
avec le cheval de la chance qu'il te faut
-l'amour, rien de plus-
pour te dire qu'il fallait compter sur moi
pour prendre en charge ta révolte
pour tuer dieu
pour tuer la puanteur de ton histoire étouffée
mais tu n'étais plus là.



 


Retrouvez Ramiro Oviédo durant l'exposition Art! Anthropophagie! Aujourd'hui! :




Samedi 04 novembre 2006




à 17h30 : Lecture du Manifeste Anthropophage. Puis, Flop et Tante Hortense, avec Eddy Goldeberg et Christophe Rodomisto : chansons et mise en musique des textes anthropophages.




19h00: Ramiro Oviédo, poèmes déclamés.




20h00 : manger.

21h00 : débat : « Nationalité – identité – citoyenneté : bons et mauvais Français ? » introduit par Mehdi Belhaj kacem (Une psychose française. Gallimard 2006), médiation du réseau CEDETIM/CICP (rue Voltaire).

 

Publié par staal à 22:12:18 dans Intervenants | Commentaires (0) |

Extrait de | 15 octobre 2006

Oswald de Andrade




 


Le samedi 11 novembre à l'exposition-manifeste Ah !Ah !Ah !, sous la direction de Pierre-Etienne Heymann, lecture publique du « Procès (en révision) de Jésus Christ » extrait de « L'Homme et le Cheval » pièce de Oswald de Andrade.


(pièce en neuf tableau de Oswald de Andrade, écrite en 1934,  traduit du portugais, - Brésil -, par Gilles de Staal.  Extrait.)


 


Huitième Tableau :

 LE TRIBUNAL



(Extrait)

  La scène représente la salle de l'ex-prix Nobel, érigée en Tribunal Révolutionnaire. Au fond, grande porte ouvrant sur le paysage classique du Golgotha, avec deux croix seulement.

 Scène I

 Mme Icare, Saint Pierre, Icare, la Véronique
  Au fond, soldats romains, femmes, apôtres, esclaves – la foule qui était dans la maison de Pilate. La Véronique fait sécher des tirages photos grands formats
 


Saint Pierre : - J'ai l'impression de vous connaître...




La Véronique : - On se connaît  oui...




Saint Pierre : - Je ne me souviens pas d'où. Je perds un peu la mémoire.




La Véronique : - Moi je me souviens. C'était à ce tintouin du Calvaire il y a vingt siècles. (Elle tourne de face la photographie qu'elle a en main et sur laquelle apparaît Adolf Hitler crucifié sur une swastika) Vous étiez des nôtres...




Saint Pierre (Reconnaissant la photographie) : - Mais lui c'est Christ ! Christ roi !




La Véronique : - Parfaitement ! Le chancelier Christ, la dernière incarnation de l'antisémitisme.

  Scène II
 


Les mêmes, Madeleine




Madeleine : - C'est ici que va avoir lieu le jugement du fils de David !




La Véronique : - Lequel d'entre eux ?




Madeleine : - Celui qui est là, sur ce portrait.




La Véronique : - Ah ! Le dernier Dieu aryen !




Madeleine : - Je suis témoin.




Saint Pierre (Se levant) : Madeleine ! Ma fille chérie !




Madeleine : - Qui êtes-vous ?




Saint Pierre : - Je suis le vieux Pierre.




Madeleine : - Le pêcheur de Génésareth ?




La Véronique : - Nous voilà tous ensemble à nouveau. Moi, avec les photographies, toi avec les parfums...




Madeleine : - Tu continues à me faire concurrence, Véronique !




La Véronique : - Pas du tout ! Je suis ici à titre administratif. Je prépare les pièces d'identité des accusés qui doivent comparaître aujourd'hui devant le Tribunal Rouge.




Madeleine : - Tu as tué l'art en Judée.




La Véronique : - Je n'ai été que la précurseure de l'industrie du portrait.




Madeleine : - Tu continues à gâcher l'art véritable. La Renaissance elle même n'a pu te résister. Tu t'es alliée aux curés pour inonder le monde avec tes chromos de saints souffreteux !



La Véronique : - Aujourd'hui, je me dédie au cinéma...




Madeleine : - J'ai vu. Le roi des rois. Sacré navet !




La Véronique : - Erreur. Je suis au service du cinéma d'Etat. J'ai évolué. Je suis le progrès en personne.




Madeleine : - Eh bien moi, je continue d'être l'art pour l'art.




La Véronique : - Toujours modèle d'atelier* ?




Madeleine : - Comme en Judée. Si tu n'étais pas apparue, on aurait pu avoir un art sémite natif, propre à fortifier l'unité sentimentale de la Diaspora. Cela aurait peut être engendré les plus grandes conséquences politiques. Mais un peuple dispersé et sans art, voilà ce que ça donne...




Saint Pierre : - Madeleine, je ne te reconnais pas. On dirait une députée de classe !




Madeleine : - Bien sûr ! Pour vous, j'ai surgi comme une prostituée analphabète du Premier siècle. Mais tout ça c'étaient du baratin. La Passion, la Croix, la Résurrection et le reste, baratin... Nous menions la lutte tenace contre l'impérialisme Romain... La lutte idéaliste !




Saint Pierre : - Les chansonnettes sur ta rue ! Qu'est-ce qu'on aimait ça !




La Véronique : - Tu récitais une poésie futuriste que le Rabi adorait...




Saint Pierre : - Récite pour nous souvenir. Se souvenir c'est vivre !




Madeleine (Récitant) :




 



      Ma rue




      Ma rue à Magdala




      Remplie de putains




      Rongées d'infections




      Inondées de parfum




      Mortes de faim




      Personne ne vit dans ma rue




      Parce qu'il le veut bien




      Ni moi




      Ni les autres malheureuses




      Les Pharisiens fréquentent




      Ma rue




      Etroite




      Qui sent le sperme et l'encens




      Les hommes de loi y passent




      Ils savent que le travail honorable




      Ne rapporte rien

 


      La femme et la fille du pauvre




      Ne gagnent que quelques sous




      Dans ma rue

 


      C'est pour ça que ma rue est pleine




      Pour cela que je pleure la nuit




      Dans ma rue




      Quand je me souviens de moi.

 


Icare : - Pauvres malheureuses ! Ca fait de la peine ! On devrait règlementer cela !




La Véronique : - C'est la monogamie qui les produit. Dans l'Etat Socialiste, elles appartiennent au Musée de l'Histoire.




(..........)

La suite,  le 11 novembre, à la Galerie de Nesle, à la clôture de l'exposition-manifeste
Ah !Ah ! A3 – Art- Anthropophagie – Aujourd'hui !



 

Publié par staal à 21:49:39 dans Oswald de Andrade | Commentaires (0) |

Pierre-Etienne Heymann | 14 octobre 2006

Pierre-Etienne Heymann, comédien, metteur en scène et pédagogue, a dirigé l'école du Théâtre National de Strasbourg et la Scène nationale de Villeneuve d'Ascq. Il a réalisé une soixantaine de mises en scène et enseigné dans les Instituts d'Etudes Théâtrales de Paris III et de Nanterre. Il a publié : Regards sur les mutations du théâtre public 1968-1998 (L'Harmattan, 2000


IL a mené une carrière de metteur en scène indépendant avec sa compagnie Le Théâtre de la Planchette. Depuis 1996 il se consacre à l'écriture, à la réalisation de disques (l'intégrale de Gargantua) et à l'interprétation de "petites formes" à la confluence du théâtre et du conte, de la parole et de la musique. Il a ainsi présenté dans les cadres les plus divers: "Rabelais à table", "L'été des serpents", "Moi, Bertoldt Brecht", "Rabelais en chair et en os". Il a écrit et réalisé en 2003, "Le cran de l'abattu", spectacle sur la Manufacture d'armes de St Etienne, et il collabore comme acteur, avec plusieurs jeunes compagnies.


 


Pierre-Etienne Heymann durant Art! Anthropophagie! Aujourd'hui!  :


 


11 nov. Samedi. 17h00 : lecture du Manifeste. 18h : Le procès en révision de Jésus Christ. (huitième tableau de « L'Homme et le Cheval » de Oswald de Andrade) (12 personnages), et « Tombeau pour New York » de Adonis, lecture organisée par Pierre Etienne Heymann (suivi musical par Mirtha Pozzi) ; 20h, manger... digestions et conclusions diverses. (http://a-a-a.blogg.org/themes-103977-offset-0.html).

Publié par staal à 11:10:04 dans Intervenants | Commentaires (0) |

Encontro Internacional de Antropofagia ! Thème traité, extrait 4 | 14 octobre 2006

3) L'homme : immigration ?


 

Quand on parle de « banlieue », généralement très vite viennent des considérations sur « l'immigration »... Sauf que, malgré ce qui se dit et se pense, la proportion de travailleurs immigrés dans la population française est la même, avec des variables peu relevantes, depuis... les années vingt, et à vrai dire exactement depuis 1912 !  Dans les années trente, ils se répartissaient entre, d'un côté des travailleurs italiens, espagnols, polonais et juifs d'Europe centrale, ceux là fuyant les régimes fascistes et la crise agraire de leurs pays, et de l'autre des ouvriers venus des colonies françaises d'Afrique du nord, ceux-ci soumis à un régime juridique, administratif et social ségrégatif appelé «indigénat » sous le nom de « Main d'œuvre indigène » (MOI), sans droits familiaux ni d'accès à la citoyenneté, et à une carte de travail spéciale. Après la guerre, avec la reconstruction européenne, le flux européen diminua, remplacé par l'immigration nord-africaine, celle-ci systématiquement encadrée par l'administration coloniale afin de satisfaire aux besoins de main d'œuvre de la reconstruction et de la croissance industrielle.


Sur une telle durée et au fil des décennies, une grande partie de ces ouvriers s'enracinèrent en France, faisant que la sonorité des noms français, surtout dans les classes populaires, devint peu à peu autant slave, ibérique, italienne ou arabe que française, et bien souvent un mélange de tout cela. C'est du reste mon cas, et il suffit de jeter un regard sur l'annuaire téléphonique de n'importe quelle ville industrielle française pour le constater. Dans les années soixante-dix, la classe ouvrière pouvait être évaluée à environs 10 millions de salariés, dont trois millions d'immigrés soit près du tiers, sans prendre en compte bien sûr les anciens immigrés déjà naturalisés.


De ces trois millions, il y en avait près de deux originaires des anciennes colonies françaises d'Afrique, la plus grande partie d'Algérie, beaucoup d'entre eux installés depuis les années cinquante et même bien avant. Mais pour ceux-là, même si formellement le statut de « l'indigénat » était aboli avec les colonies, l'administration coloniale de leur vie en France continuait la même : habitations spéciales séparées des Français avec interdiction de contacts (les « foyers »), concentrés dans des banlieues, police administrative spéciale (le SAT – Service d'Assistance Technique) héritée de « l'indigénat » et formée d'anciens fonctionnaires coloniaux, prestations sociales séparées et calculées sur une autre base, interdiction familiale, droit à la naturalisation quasi impossible si ce n'est par mariage... etc. Et surtout, discrimination, racisme, enfer administratif, le tout aggravé par le confinement. Le souvenir que l'immigration nord-africaine avait participé activement, avec un courage exemplaire et massif, à la lutte d'indépendance algérienne renforçait le préjugé raciste et la suspicion de l'administration, des médias et d'une part notable de l'opinion des classes moyennes. Malgré le fait que cette part de la population connaissait les plus faibles indices de délinquance et d'incivilité, elle fut toujours traitée comme une « classe dangereuse ».  


Ce racisme et cette ségrégation servirent aussi, bien sûr, à tenter de diviser les grandes luttes ouvrières post 1968, auxquelles les travailleurs immigrés d'origine coloniale participèrent activement pour y conquérir l'égalité des droits. Les réflexes et clichés racistes de la vieille extrême droite française et de la nostalgie colonialiste furent systématiquement mobilisés en ce sens... créant dans l'opinion publique un supposé « problème de l'immigration ». Mais quel « problème de l'immigration » ?!.. En vérité, c'est le problème de soixante ans d'administration coloniale d'un quart ou un tiers du monde ouvrier.


Enfin en 1978, la loi du « regroupement familial » reconnut le droit des immigrés installés en France à y élever une famille... De fait, de nombreux chefs de famille, qui étaient là depuis des décennies, avaient déjà parfois réussi à obtenir la nationalité, souvent en se mariant avec une Française... Les enfants qui naissaient, évidemment naissaient français de plein droit, puisqu'il n'existe du reste aucune autre définition juridique ou politique d'un Français que le fait d'être né ou d'avoir grandi depuis la tendre enfance dans ce pays. Comme par exemple le propre ministre français de l'Intérieur et pré candidat à la présidence de la république, Nicolas Sarkosy, de père et mère hongrois.


Mais si cela mit fin à une discrimination juridiquement insoutenable, raciste et coloniale, il n'y eut aucune autre mesure politique, familiale, culturelle complémentaire pour que cela aille au delà d'une concession de pure forme. Et même diverses exceptions de droit civil maintinrent des aspects de l'indigénat dans le droit familial concédé, notamment quant au statut de la femme. Quant à la presse, elle présenta généralement cette égalité juridique élémentaire comme un « cadeau bien généreux » aux anciens colonisés, qui de plus risquait d'altérer « l'identité » française (personne ne se demanda combien la colonisation avait altéré les identités africaines !).


Et tout cela fut jeté dans les banlieues et abandonné au sauve-qui-peut, dans la crise sociale et économique des années quatre-vingt, le chômage de masse, le confinement et la stigmatisation des « quartiers dangereux ». Mais cela fait donc en tous cas près de trente ans que ce n'est plus d'une question d'immigration étrangère qu'il s'agit.


 


4) L'homme : jeune, rebeu ou renoi... céfran


 


Aujourd'hui, il est clair que les Français réels sont assez différents des Français fantasmés du cinéma de René Clair ou de Renoir. Ils n'ont pas la tête de Jean Gabin ou de Raimu. Ils reflètent le visage de l'histoire réelle et difficile par laquelle la société est passée au fil du siècle achevé... Mais la société officielle continue comme si rien de cette histoire n'avait eu lieu, se regardant dans le miroir des vieux films, du temps de « l'Empire colonial », des « revues nègres » de music-halls ou des expositions universelles des années trente où l'on emmenait les collégiens voir des « zoos humains » de sauvages indigènes des colonies...


 Difficile pour un jeune Français, dont le père originaire d'Algérie est arrivé en 1950 comme « main d'œuvre indigène », d'accepter ce miroir pour le pays où il est né et où il vit et qui est pourtant bien le sien !


Et de l'autre côté... dans le bla-bla des parents qui bien souvent, démoralisés, tentent de sauver le rêve d'un « autre » pays, Algérie, Maroc, Sénégal... ce n'est pas tellement mieux. La réalité, souvent, est échec, misère, guerre civile, oppression familiale. « Inter urinas et faeces... »


Déjà l'époque n'est plus à l'héroïsme romantique et mortifère de Khaled Kelkal. Parfois le refuge dans l'observance religieuse te donne un cadre, un sentiment d'amour-propre, de dignité, mais ni plus ni moins. Déjà c'est une nouvelle génération, la deuxième née ici. Déjà une culture de vie sociale a commencé à naître : rap, tags, clips.... Une façon de parler propre aux « banlieues », un « verlan » où tout ce dit à l'envers : « céfran » pour français, « rebeu » pour arabe, « renoi » pour noir, « meuf » pour femme, « ouf » pour fou ! Il n'y a pas d'issue dans un « ailleurs ». Alors c'est ici que les céfran vont devoir s'entendre avec les rebeus et les renois pour que tout le monde ne devienne pas ouf !


 

5) La banlieue : l'incendie


 

Ce fut tout cela qui explosa et qui devait exploser. Les rapports policiers sont clairs : le seul motif d'étonnement est que ça n'ait pas explosé bien avant. L'ennui et la rage rampaient depuis quinze ans dans toutes les banlieues. Selon le même rapport, cela fait dix ans que se brûle en France une moyenne de cent voitures par jour dans ces quartiers, à cause d'incidents épars et chroniques... ce qui fait 35 000 par an. En trois semaine, il s'en est brûlé un peu plus qu'en un an, 40 000. Pour cela, nul besoin d'une organisation, d'une planification, d'aucune conspiration. Suffisait le sentiment d'appartenir à la même réalité, du nord au sud du pays, et celui de devoir être entendu. Et suffisait un souffle sur la braise : les discours racistes et provocateurs des medias, les mesures discriminatoires de la représentation politique, du gouvernement, un souffle un peu plus fort que d'habitude dans un climat de crise politique et de tentations démagogiques.


Les faits sont d'une simplicité ... : un résumé concentré de la vie. C'était le soir de rupture du Ramadan, la fête traditionnelle, le nouvel an musulman. Fête collective, familiale, de voisinage, où les amis « renoi », « rebeu » ou « céfran » sont invités. Il y a une heure précise pour la rupture du jeûne, après le coucher du soleil. Cinq amis entre 14 et 18 ans attendaient l'heure pour rentrer à la maison, à l'heure pile, et la trouille des gronderies en cas de retard. Ils sont allés faire un petit foot pour tuer l'heure. Après, il restait encore une demi heure. Là, au pied de l'immeuble. La patrouille est passée. Tous sont français, mais avec des « têtes de banlieue » : certains avaient laissé les papiers à la maison. Peur des embrouilles, qui peuvent durer, conduire au commissariat, avec ensuite l'engueulade des parents... Ils ont filé, en courant, la police aux trousses. Deux parvinrent à échapper. Les trois plus jeunes, acculés, sautèrent la grille du transformateur électrique de la région. L'autre patrouille arrivait, par l'autre côté. Pas d'issue. Ils ont ouvert la porte de la cabine et s'y sont blottis, dans l'obscurité, en attendant que passe la vague. Une demi heure. La police avait déjà laissé tomber. Un des mioches, dans le noir, a bougé. Il a touché quelque chose. Le court circuit a déchargé 20 000 volts en un éclair. Deux moururent carbonisés d'un coup. La coupure de courant a éteint le quartier entier, jusqu'à l'ordinateur de la police. Le troisième gamin, brûlé à 80% a repris connaissance, est sorti du piège en se traînant, a appelé par le portable, puis s'est évanoui... les familles accoururent, désespérées. Et la police quadrillant toute la région. La presse à sa suite. Le ministre de l'intérieur qui à cette heure faisait bla-bla électoral sur l'insécurité, préparant sa candidature pour 2007, déclara que c'étaient des bandits, trafiquants, délinquants, criminels. Emphatique : «  Je vais vous débarrasser de cette racaille ». En rajoutant : « Je ne vais pas pleurer la mort de deux criminels »... de 15 ans ! Peu avant, il avait déjà lancé : «  Je vais nettoyer les banlieues au Kärcher.» « Racaille », le mot a sonné lourdement, alors que le gosse survivant, dans le coma, n'était pas même encore arrivé à l'hôpital.


Alors, l'incendie a commencé, là, dans cette cité de Clichy sous Bois. Dans la nuit, il s'emparait déjà du département entier, la Seine St Denis, qui n'est pas Paris, qui est la banlieue, mais c'est quand même là qu'a eu lieu le Mondial de Football de Paris. Ministre entêté, « racaille » devient la formule d'élection des médias enchantés. Il mobilise la réserve de la gendarmerie. Sentiment de solidarité, d'indignation, d'identification. En trois nuits, toutes les banlieues de Paris s'allumèrent. Le gouvernement mobilise 40 000 hommes de police de choc, ordonne d'arrêter, déférer aux tribunaux qui commencent à siéger en horaires extra. Les medias dénonçant en vrac : les bandes islamiques, les trafiquants, le nihilisme, la barbarie. Le reste, le monde entier l'a vu. Pendant trois semaines, la révolte s'est répandue dans toutes les banlieues de toutes les villes, grandes ou modestes, du pays entier...


Il n'y a pas eu de morts, il n'y a pas eu de combats, il n'y a pas eu de fusillades. Des voitures brûlées et des gamins qui cavalent, en jouant plus qu'en combattant contre la police.


A une manifestation d'indignation purement spontanée, le gouvernement a répondu par des mesures de guerre civile. Etat d'urgence, en ressortant une loi qui jusqu'alors n'avait été appliquée que durant la guerre d'Algérie, la loi de mars 1955, confirmant ainsi cette vieille mentalité de traiter les banlieues d'un point de vue colonial :


- Couvre feu ;


- Perquisitions sans mandat judiciaire de jour et de nuit ;


- Loi des suspects ;


- Menace de censure sur la presse et la correspondance ;


- Mobilisation des tribunaux pénaux, pour condamner en cadences fordistes ;


- Rétablissement du travail infantile (même de nuit) à partir de 14 ans pour les enfants récalcitrants.


Une répression qui n'avait jamais connu une telle rigueur, ni en 1968, ni contre les grandes grèves d'allure insurrectionnelle de 1978-79, et moins encore quand les commerçants manipulés par l'extrême droite en 1997, brûlaient les recettes publiques et envahissaient les ministères.


Aujourd'hui, à la mi-décembre, plus de 700 condamnations à prison ferme, de quatre mois à deux ans et demi, ont déjà été prononcées. Et maintenant, on peut donc savoir qui sont ces redoutables insurgés, barbares, bandits, musulmans, clandestins... Dans 85% des cas, les condamnés sont des enfants de 14 à 18 ans, français, d'origines populaires diverses, sans le moindre antécédent judiciaire ni même d'une main-courante. Dans l'enthousiasme guerrier, le gouvernement annonça l'expulsion immédiate et sans appel de tous les étrangers pris, qu'ils soient clandestins ou en situation régulière : sur les 1800 gamins arrêtés par la police, on n'a pas pu trouver plus de sept malheureux à expulser ainsi, parce que pour une bourde administrative ils n'étaient pas encore totalement et définitivement devenus français. Il n'y a donc aucun problème d'immigration étrangère dans cette crise.


Si ce n'est un problème racial ou d'immigration, serait-ce alors simplement un problème de pauvres contre riches, une crise sociale ?


Si ce n'était que ça, une explosion sociale passagère et réprimée, comment expliquer que ce gouvernement, qui est le plus illégitime que nous ayons connu depuis la guerre, justement à cause de sa politique sociale, un gouvernement qui a été honteusement défait dans trois scrutins nationaux successifs en trois ans, qui ne se maintient que grâce à une majorité parlementaire douteusement obtenue en 2002 et démentie par les électeurs dès l'année suivante, un gouvernement qui encore en octobre devait endurer les manifestations de protestation nationale d'un million et demi de salariés, comment expliquer que ce coup ci, ce gouvernement à soudain rencontré l'appui généralisé de l'opinion à 70% !?


Comment expliquer qu'il ait pu dans cette crise sortir ainsi la droite de son isolement, et trouver l'appui de l'opinion dans une espèce de coup d'Etat feutré préparant des séries de mesures réactionnaires qu'il n'aurait jamais pu même évoquer deux mois auparavant ?


Comment expliquer ce climat d'excitation désinhibé et d'applaudissements enthousiastes aux déclarations les plus racistes des personnages les plus autorisés de la politique, des médias, de l'intelligentsia : « La France on l'aime ou on la quitte !(2)» ; « Il faut établir un contrôle des mosquées ! » ; « Instaurer la censure sur les paroles des musiques ! » ; « Exiger des jeunes français enfants d'immigrés un serment de fidélité à la nation ! » ; « Retirer la nationalité aux enfants délinquants de naturalisés ! » ? Comment expliquer les déclarations délirantes d'intellectuels en vue, comme Alain Finkielkraut, désignant « les Noirs » comme responsables du désordre, ou Hélène Carrère d'Encausse dénonçant « la polygamie de ces gens qui prolifèrent de façon incontrôlée »... ?


Comment expliquer que du jour au lendemain, la gauche qui se préparait tranquillement à sa future victoire électorale pour 2007, s'est retrouvée coite, sourde et muette devant les évènements, se contentant de réclamer du manque de crédits sociaux, pour finir politiquement isolée au sortir de la crise ?


L'explosion a révélé une crise bien plus profonde de la société française, une crise qui touche aux certitudes culturelles, morales, politiques, institutionnelles, identitaires de la nation. Elle a été aussi puissante parce qu'elle a éclaté au moment politique, historique et culturel où tous ses ingrédients étaient arrivés à maturité. Ce qui remonte est un plat qui n'a jamais été digéré, qui pesait depuis des lustres sur l'estomac, et qui se trouve dégurgité brutalement. Cela s'appelle  l'indigestion coloniale. Ce plat, il va falloir le nettoyer, le préparer dans les règles de l'art, afin de le digérer cette fois pour de bon. 

Publié par staal à 11:00:57 dans A propos de l'exposition | Commentaires (0) |

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