• 3) Le corps partagé


     Tout ce questionnement qui traverse la société dans ses générations profonde rencontre inévitablement la crise ressentie dans les banlieues, car les deux reflètent, sur des plans différents mais complémentaires, l'histoire commune et tragiquement contradictoire des couches profondes du même peuple.


    Et ce choc résonne dans la crise de représentation politique qui traverse au même moment la société, et qui s'est révélée dans la séquence des suffrages de 2002, 2004, 2005 : la société ne se reconnaît plus dans son système de représentations et d'institutions qui paraissent dès lors fonctionner comme si elles étaient hors de la réalité. Celles-ci, - représentation politique en général, médias, culture officielle, justice, enseignement... -, tentent de sauver leur légitimité en s'accrochant aux certitudes de toujours et en resserrant les boulons : discours sur « l'identité française », «  les valeurs », « la laïcité française »... alors que la société n'y voit plus qu'un théâtre d'ombres et cherche à tâtons dans cette opacité les nouveaux paradigmes d'une histoire commune et d'une unité à réinventer.


    Le colonialisme est une relation. Apparemment exogène, la métropole d'un côté de la mer, la colonie de l'autre côté. Une relation modifie le visage des deux. Dans l'outremer, l'Indochine, l'Algérie, les colonies se sont libérées en se servant des propres idées de la république française.


    Et la France ? La colonisation a aussi changé le visage de la France. Le peuple français n'est plus ce peuple métropolitain blanc, originaire d'un terroir ancien et provincial. Ce peuple qui a peur de l'eau... et du savon ! Il est un peuple formé d'ex-colonisés, d'ex-métropolitains, des exodes aussi du siècle de guerres qu'il a produites,  et surtout du mélange accéléré de tout cela. Il faut pouvoir se reconnaître dans une histoire commune, une histoire réelle, et en former les valeurs collectives. Mais tout le système de représentations, l'univers institutionnel, les mythologies nationales, les références, les images, les personnages, l'histoire enseignée et retransmise, continuent dans la même version, la version coloniale. Les colonies ont changé, la métropole a changé, mais son institution résiste et ne veut rien changer à rien. 


    Mais alors, de cette façon, la relation coloniale que l'institution républicaine maintien à toutes forces, d'exogène devient endogène. La colonie n'est plus outremer, mais dans la société intérieure elle-même. C'est la propre institution républicaine qui entre en crise.


    Il est à ce titre tout à fait significatif de voir l'entièreté de la représentation politique et médiatique, de la droite à la gauche, s'unir au long des deux ans écoulés en défense des certitudes colonialistes et de la pérennité des valeurs qui en font l'héritage.


    Quelques exemples épars :


    -          Début 2004, dans un élan d'esprit d'intégration (!), le gouvernement annonce le projet de création d'un grand Musée national de l'histoire de l'immigration. Et la commission de politiques et d'universitaires en charge du projet l'installent où ?... Dans l'ancien Musée des colonies et de l'Outremer !


    -          Fin 2004, le Parlement, au nom de la laïcité, vote une loi spéciale, excluant des écoles publiques les jeunes filles musulmanes qui usent d'un voile, même sous forme de simple foulard. Les premières exclues sont deux gamines banlieusardes d'origine juive athée, qui s'étaient converties  dans la manifestation d'une sorte d'orgueil des banlieues. Dans la foulée, plusieurs centaines de jeunes filles sont retirées de l'enseignement... au nom, bien sûr du progrès de la condition féminine. Seuls les communistes et les verts votent contre la loi.


    -          23 février 2005, le même parlement invente une nouvelle loi, portant « reconnaissance de la Nation pour l'œuvre coloniale et l'action des Forces armées dans les départements d'Outremer » et obligeant, dans les programmes d'enseignement à faire ressortir «  le rôle positif » de la colonisation. Seuls les communistes, les verts, et de rares socialistes votent contre.


    -          Mars 2005, les féministes de gauche organisent à Paris une manifestation commémorative du trentième anniversaire de la loi autorisant l'avortement et la contraception gratuits ; un cortège de jeunes filles musulmanes, beaucoup portant le voile, venues des banlieues, veulent se joindre au défilé et sont expulsées par les féministes... au nom toujours du progrès de la condition féminine. Chassées, elles ne parviennent à défiler que sous la protection des anarchistes !


    -          Novembre 2005, la loi établissant l'état d'urgence pour réprimer la révolte des banlieues, dont l'entrée en vigueur doit être votée par le parlement, n'est autre que la loi de 1955 créée pour permettre la guerre en Algérie et jamais utilisée en métropole depuis lors.  Seuls les communistes (pas tous) et les verts votent contre. Ce n'est que pour sa prolongation, en décembre, que les socialistes se décideront à voter contre.


    -          Décembre 2005, la loi du 23 février repasse au parlement convoqué en session solennelle, à l'issue des émeutes de novembre. Elle est massivement approuvée, longs discours colonialistes à l'appui. Seuls les communistes et les verts la rejettent en bloc. Les socialistes ne voulant en modifier que le paragraphe concernant l'obligation d'enseignement.


    ..... etc.


    Comment les jeunes et moins jeunes des banlieues, dont les parents ou grands parents ont vécu la réalité du colonialisme, ont été « main d'œuvre indigène » importée, qui souffrirent les discrimination et l'administration coloniale de l'immigration, comment « la banlieue » de la société peut lire ces faits ? Comment un jeune Français, dont le père, alors immigré en métropole et qui aurait échappé aux massacre de 1961 organisés par le préfet Papon, doit il comprendre l'application de la loi de 1955 ? Comment les enfants d'anciens soldats qui firent la guerre contre le peuple algérien et souffrirent toute leur enfance du silence taciturne et pesant des pères, peuvent ils entendre cela ? Comment quelqu'un, dont les villages familiaux furent détruits au napalm avec leurs habitants par l'aviation française, doit il manifester sa « reconnaissance nationale » ? Comment quelqu'un qui s'identifie aux « valeurs » du « consensus républicain », peut-il en même temps « souligner le rôle positif » du travail forcé, de la discrimination et de l'arbitraire racial ?  A quelle France tous ceux là doivent-ils appartenir ? Ou alors, doit on les stigmatiser comme « mauvais Français », faux  Français ? Et comment quelqu'un, qui s'identifie au « consensus républicain »,  peut-il en même temps s'identifier à un système qui réinvente les « bons » et les « mauvais » Français, exactement comme le fit le régime de collaboration pétainiste ?


    C'est tout cela qui explose dans cette « crise des banlieues », dans cet incendie qui s'est étendu au pays entier. La révolte des banlieues résonne dans la crise du corps national. Le corps de la société, le corps national, le corps culturel est partagé, déchiré, « comme un immense cadavre gangrené ». Une nouvelle identité commune se cherche... qui ne peut venir que de la dévoration de cette vieille France qui s'entête à se vivre dans la continuité de son histoire coloniale. Et cet entêtement du gouvernement et de toute la représentation institutionnelle à se maintenir dans les mêmes vieux poncifs ne fait qu'aggraver cette partition du corps de la société, ouvrant sans s'en rendre compte, vers des incendies bien plus ardents que ceux de novembre.


    Le corps de la société est partagé...


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  • II  L'indigestion coloniale



        Le 15 octobre, c'est-à-dire juste avant le début de cet incendie, un homme m'a rendu visite. Un homme de 73 ans. Il s'est présenté comme Marcel. Il m'avait connu quand j'étais gamin, j'avais 13 ans, et, dans notre petit village, il était alors un amoureux de ma sœur. Je n'avais à vrai dire plus entendu parler de lui depuis et j'ignorais pourquoi il m'avait retrouvé. A l'époque, il était un jeune soldat, fin de service militaire, revenant d'Algérie où il avait accompli ses trois ans, comme tous les jeunes Français à l'époque. Ce n'était pas pour me parler de ma sœur qu'il venait me voir.



     Il m'annonça tout de go qu'il était alcoolique, et que quand il fréquentait ma sœur il « était un peu fou. Mais, en réalité, je suis resté fou jusqu'à maintenant.» Il avait entendu parler de moi par mes écrits, et lui-même, de formation universitaire, avait, me dit-il, commis deux ou trois romans.  Mais avant de mourir d'alcool, il voulait impérativement écrire le livre qui lui importait, de ce qu'il avait vécu là bas, en Algérie, « mais je n'y arrive pas. Chaque fois que je tente de m'y mettre, je pleure, je vomis, je deviens malade avec des douleurs terribles... Je ne peux pas écrire, et pourtant je le dois. » Et la folie, qui dure depuis ce temps ? « C'est cela, bien sûr ; et l'alcool aussi, c'est cela. » - «  Et tu es venu me voir pour que j'écrive ton livre pour toi, c'est ça ? » C'était ça.

    1) Le plat indigeste



    La France est un pays de commémorations. Il adore revisiter périodiquement son histoire. Si l'identité française n'est ni ethnique ni religieuse, alors elle doit être politique. Les commémorations servent notamment à former le consensus moral, politique, culturel de la nation, l'identité commune. Faire le bilan périodique de ce qui est assumé et de ce qui fut condamnable. Il y a des commémorations difficiles et douloureuses, car elles rappellent des déchirures anciennes où le condamnable est resté difficile à digérer.



    Ces commémorations là arrivent généralement au moment où la génération des faits à commémorer parvient à l'age de mourir. Les crimes pèsent sur les consciences, il faut se soulager, confesser. Les Français qui aiment les périphrases appellent ce bilan « devoir de mémoire ».



    L'avant dernier grand rituel de ce genre fut la commémoration de l'occupation nazie, de la résistance et de la collaboration. Il débuta avec le procès de Klaus Barbie, en 1984, et s'acheva à la fin des années quatre-vingt-dix avec celui de Maurice Papon, ex administrateur de Bordeaux, responsable de la déportation des Juifs du sud-ouest de la France. Durant toutes les années Mitterrand, cela servit à construire le consensus moral et politique national, souvent appelé « consensus républicain », certes par aspects bien réducteur, mais enfin... : le rejet absolu de l'antisémitisme ; l'exclusion de l'extrême droite de toute alliance politique du fait de sa compromission dans la collaboration ; la valorisation de la démocratie comme Etat de droit égalitaire et universel, et de la résistance même minoritaire à l'oppression.



    Aujourd'hui arrive le temps d'une autre commémoration. Celle de Marcel. Ils ont été quatre millions de Marcel qui, durant les deux ou trois premières années de leur vie de citoyen, firent la guerre en Algérie, au nom de la république, entre 1954 et 1962 : brûlant les villages, séquestrant les familles, massacrant les hameaux, torturant des millions de personnes, méthodiquement, administrativement, déportant des millions d'autres ou les mêmes, faisant dans ce qui s'appelait alors « les départements français d'Algérie » près d'un million de  morts et plus de deux millions d'estropiés ou rendus fous à vie. Quatre millions de jeunes hommes qui furent obligés à faire en Algérie exactement ce que les Allemands avaient fait, à peine dix ans auparavant, dans l'Europe occupée, sauf bien sûr l'extermination des Juifs.



    Quatre millions qui ensuite devinrent des pères de familles. Tous les pères des Français qui ont entre, disons, 35 et 48 ans, ont servi en Algérie. La guerre d'Algérie est le grand silence des familles françaises. Le trauma indicible. Les Français sont un peuple dont l'histoire contemporaine est jalonnée de grandes guerres, et les souvenirs de guerre font partie des rituels familiaux des anciens. Dans les familles, à table ou le soir, l'aïeul racontait « sa » guerre de 14-18 ; le grand père racontait « sa » guerre de 39-45, pas forcément glorieuse mais enfin, racontable ; et le père ? « Papa, raconte nous comment c'était ta guerre en Algérie ?! » - Silence, pesant. Le silence des pères, l'alcoolisme dans les familles, la violence familiale névrotique ont presque toujours pour arrière fond le crime inconfessable et douloureusement refoulé de l'Algérie. Non pas que tous furent des criminels, loin de là. Mais tous ont participé au crime de masse à grande échelle, organisé par l'institution républicaine, et signé de l'uniforme que tous portaient.  Et aucun ne peut s'en dégager individuellement, si ce n'est la propre nation, au nom de laquelle il fut commis et qui en était commanditaire, qui le reconnaît et le lave. Et jamais le crime ne fut reconnu, donc il n'a jamais été lavé.



    La commémoration de l'occupation nazie a amené, presque naturellement, à celle de la guerre d'Algérie. Par la ressemblance des crimes, par la proximité dans le temps.


    2) La nausée



    Ces deux dernières années, il n'y eut presque pas de semaine sans qu'un général en retraite ne confesse des crimes qui feraient rougir des Pinochet, Videla ou Medici ; sans que d'anciens suppliciés ne viennent en France dénoncer leurs anciens tortionnaires ; sans qu'un livre, un documentaire,  une émission (3) ne révèle  la profondeur des tourments de cette génération de jeunes appelés obligés à faire une guerre atroce et inégale contre un peuple qui ne voulait rien d'autre que les libertés et l'indépendance dont eux, Français, jouissaient.



    Le procès Papon, censé clore la commémoration de l'époque de l'occupation, fut à ce titre significatif. Il mit en évidence que le même Papon était Préfet de police de Paris durant la guerre d'Algérie et qu'il y organisa la répression d'octobre 1961 contre les manifestations pacifiques des ouvriers algériens qui fit 250 morts dans les rues de la  capitale dans l'indifférence générale, et fut suivie de la déportation dans des camps au Sahara de milliers d'ouvriers algériens de Paris...



    Le général Aussaresse, octogénaire, publia un livre de souvenir pour expliquer comment il fit « disparaître », après tortures, pas moins de 7000 personnes, en à peine trois mois dans la seule ville d'Alger, avec l'approbation du gouvernement de Paris. Comment il organisa administrativement à travers toute la ville les centres militaires de détention et de torture en masse ; comment il tortura puis assassina le leader algérien Larbi Ben Mehidi, tortura et fit disparaître le mathématicien Maurice Audin, tortura le journaliste Henri Alleg...



    Mais ni Papon, ni Aussaresse n'eurent à répondre de ces crimes avérés. Papon fut jugé pour la déportation des Juifs sous l'autorité nazie... jamais pour les massacres de Paris. Et Aussaresse fut condamné pour apologie de crimes, mais pas pour les crimes !



    Il était plus facile de commémorer les temps de l'occupation nazie. Les coupables avaient été vaincus, les crimes déjà condamnés, et le nazisme banni. Mais le fait colonial est le socle historique sur laquelle la république moderne, la fameuse France républicaine, s'est formée dès la moitié du XIXème siècle. Le colonialisme fut assumé par la république toute entière, et fait partie des fondements de l'identité de tout le spectre politique français de la droite à la gauche... républicaines. Seules quelques voix, en marge du consensus national, dénoncèrent la réalité coloniale : Octave Mirbeau, Albert Londre, André Gide, Charles André Julien... écrivains et intellectuels de mauvaise fréquentation... jusqu'aux communistes français qui ne furent pas des anticolonialistes de fer. Et cela jusqu'aux dernières heures de l'époque coloniale : le gouvernement de Paris qui donnait ses ordres à Aussaresse était un gouvernement de coalition socialiste, et celui auquel obéissait quelques années plus tard le préfet Papon était celui du Gal De Gaulle. 



    La plupart, pour ne pas dire toutes, les institutions de la république sont héritées et sont héritières du colonialisme : partis, administration, université, industries, armée, urbanisme, musées, institutions de recherche, monde littéraire, marques publicitaires... portent l'empreinte colonialiste au point que s'en est subliminaire. Et si les colonies furent abandonnées, de force, les institutions qui en furent les piliers n'ont jamais été questionnées... jusqu'au ministère de l'Outremer qui existe jusqu'à présent, sans budget.



    Dès 1962 et l'Indépendance algérienne, le trauma de la guerre d'Algérie a été refoulé. C'était un sujet auquel on ne touchait pas. La guerre elle-même n'avait pas existé. Il fallut attendre le gouvernement Jospin pour admettre officiellement qu'il y avait eu une guerre en Algérie !  Il y avait le souci de ne pas incommoder le million d'ex-colons d'Algérie et leurs descendants, qui formaient de véritables bataillons électoraux dans le sud de la France. Mais surtout, il y avait le fait que la guerre d'Algérie révélait et condensait par sa débâcle, la véritable nature de l'ensemble du fait colonial : discrimination raciale institutionnelle, exploitation et généralisation du travail forcé, spoliation systématique des peuples originaires, truculence administrative organisée, négation et humiliation culturelle, esclavage domestique, extermination de populations entières... cette histoire coloniale qui se confond avec celle de  la république moderne et qui est au cœur de ses institutions et de ses représentations. Un voile pudique fut jeté sur cette histoire refoulée.



    C'est cette réalité qui remonte aujourd'hui à la surface, avec l'arrivée de la génération de la guerre d'Algérie à l'age des confessions terribles. Cela crée dans la société française un malaise profond et questionne des identifications qui jusqu'alors paraissaient inquestionnables. Et derrière ces questions, combien d'autres : le trafic d'esclaves, dont les descendants, parfaitement français, vivent aux Antilles mais aussi dans la métropole, souvent justement dans les banlieues, - ces fameux « Noirs » d'Alain Finkielkraut ? -, la repression de Madagascar de 1947, le travail forcé en Afrique noire...



    Et ce retour à la surface de l'héritage colonial à travers la mémoire tourmentée de la guerre d'Algérie, oblige à revisiter le fameux « consensus républicain » formé si récemment dans le bilan de l'expérience fasciste.


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  • 1) « La banlieue » : la terre

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Dans toute cette crise, le monde a découvert la France par « la banlieue ». Les technocrates, administrateurs et urbanistes parlent de « périphéries urbaines », mais dans la langue ordinaire, la langue littéraire ou culturelle, on  dit la « banlieue ». Le mot « banlieue » existe depuis des siècles et signifie littéralement « distance de bannissement » : de mettre au « ban » (acte de bannir) et « lieue » (unité de distance). La banlieue était l'endroit où les bannis, par jugement ou décision administrative, pouvaient vivre à distance de la ville.
    <o:p> </o:p>La ville de Khaled Kelkal, Vénissieux, est une banlieue de Lyon, semblable à n'importe quelle autre banlieue de France. Aujourd'hui, la banlieue est l'endroit où vit près d'un bon tiers des Français et peut être la moitié de la jeunesse. Il n'y a qu'à voir : l'agglomération parisienne, comme on dit ici le Grand Sao Paulo, a plus ou moins 10,5 millions d'habitants. Mais la ville de Paris, la ville que tout le monde vient visiter, avec ses vingt arrondissements délimités en 1850 par Haussmann, le Louvre, le Châtelet, l'Opéra et la Tour Eiffel, les grands boulevards et les cinémas, ce Paris aujourd'hui en a à peine plus de 2,5 millions. En majorité des seniors aux revenus moyens et hauts, très souvent célibataires, avec chien d'appartement. Tout le reste, les 8 millions qui restent, vivent dans la banlieue. Le peuple vivant, le peuple jeune, vit dans la banlieue. Banni. Et c'est un peu la même chose dans toutes les grandes villes de France.
    <o:p> </o:p> Un univers structuré par les usines, le travail, le monde syndical et la vie culturelle de municipalités administrées par les partis de gauche, principalement le parti communiste ; vie tournée vers la valorisation du monde du travail et de l'industrie et la croyance au progrès.
    Une nébuleuse de municipalités sans la moindre discontinuité urbaine, où les « cité Youri Gagarine » alternent avec les avenues Lénine, les ensembles Pablo Neruda, les rues Salvador Allende, les places Stalingrad, les boulevards Jean Jaurès, et autres noms de la grande mythologie du mouvement ouvrier. Ainsi, en traversant une rue, vous passez d'une municipalité à l'autre sans percevoir aucune différence, puisque tout est continuum urbain ; la rue Salvador Allende où vous marchiez se transforme sans prévenir en avenue Lénine qui traverse une nouvelle rue Salvador Allende qui n'est pas la même que précédemment, puisque qu'elle fait déjà partie d'une autre ville... cela donne le tournis de s'orienter par le nom des rues. </o:p>
    <o:p>


    Pour qui n'est pas de la banlieue, la géographie de la banlieue paraît un labyrinthe de lieux indifférents aux noms toujours les mêmes dans lequel on finit par se perdre. Cette géographie avait un sens qui était le sens du travail et des grandes usines : ici c'était l'usine Babcock, là l'usine à gaz, de ce côté les ateliers Renault, ou la Rhodiacéta, et cela était beaucoup plus sûr pour se diriger que de savoir si on était dans la rue Lénine ou devant le collège Maïakovski.
    <o:p> </o:p>Au tournant des années quatre-vingt, toutes ces industries fermèrent les portes, l'une après l'autre. Les immenses bassins industriels de Paris, Lille, Dunkerque, Lyon, Clermont Ferrand, Toulouse, Marseille, Bordeaux, Rouen, devinrent des déserts industriels, ruines et hangars abandonnés. Le sens de cette géographie se perdit dans les brumes de la désindustrialisation. Une fois perdu ce sens, - la boussole du travail -, le labyrinthe s'est refermé sur ses habitants confinés dans un espace sans issue.

     


    2) « La banlieue » : l'homme


    Les industries se sont « délocalisées » sous d'autres cieux, mais les hommes restèrent, car il n'y avait pas d'autres lieux pour aller vivre. Français de vieille souche ou immigrants algériens, marocains, portugais ou espagnols... eux tous qui étaient « la classe ouvrière » de France devinrent au fil des années 80 puis 90, « l'ex-classe ouvrière ». Eux qui avaient élevé des enfants dans l'idée d'un avenir professionnel, d'une élévation sociale, virent le paysage se réduire à l'horizon de la « cité », avec des taux de chômage allant jusqu'à 40%... complètement isolés de la grande ville pourtant voisine. La banlieue devint le lieu de l'échec.


    Le temps, qui était temps de travail, temps de vie collective, temps de luttes ou de grèves, temps de culture progressiste, devint le temps de l'attente. Attente de l'âge, de l'indemnité de chômage, du minimum social... Et pour les jeunes, attente d'un emploi, généralement précaire, inutile, et qui de toutes façons ne vient jamais. Attente d'une occasion. Attente d'un amour, ou d'une passade, d'un trafic fructueux. Attente d'une issue individuelle. Attente du moment suivant, attente du temps. Le temps devint ennui, et l'esprit devint rage... Avec la charge du stigmate d'être « de la cité », de la banlieue,  par la gueule, par l'allure, la façon de parler... avec le poids de la police, toujours graveleuse (1)...


    </o:p> 


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  • Indigestion coloniale en France...

    et l'urgence d'une réponse anthropophagique


     


    Ouverture (théâtrale)
    « ...Respectable public ! Nous ne vous demandons pas d'applaudissements, nous demandons les pompiers. Si vous voulez sauver vos traditions et votre morale, appelez les pompiers ou, si vous préférez, la police ! Nous sommes comme vous-mêmes, un immense cadavre gangrené ! Sauvez nos pourritures et peut être vous sauverez vous du brasier allumé du monde ! » (Oswald de Andrade : final de « La Morte »)


    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Prologue
    (Sur l'écran, reproduction du tableau : « Hommage à Khaled Kelkal »)
    <o:p> </o:p> 
    De haut en bas, bleu, blanc, rouge... la France ; de bas en haut, vert, blanc, et la lune rouge... Algérie. Et en bas du tableau, la formule de Saint Augustin qui fut le premier évêque d'Algérie au Vème siècle : « Inter urinas et faeces nascimur », entre urines et merde il nous faut naître. J'ai fait ce tableau en 1995 et il s'appelle : « Hommage à Khaled Kelkal ».


    En 1995 il y eut en France une vague d'attentats de terrorisme aveugle, avec les terribles bombes des métro St Michel et Orsay, des assassinats, et d'autres bombes avortées, revendiqués par des groupes musulmans intégristes liés à la guerre civile qui ravageait alors l'Algérie. Bon, la France n'est pas les Etats-Unis et, d'une certaine manière, nous avions déjà l'expérience de diverses vagues de terrorisme international ; il existe un certain fatalisme de l'opinion publique... la solution généralement se trouve dans la diplomatie internationale et l'activité des services secrets...


    Sauf que, rapidement, le pays découvrit que cette fois il ne s'agissait pas des actions d'une équipe de terrorisme international. Les attentats avaient été planifiés à travers un réseau aux contours nébuleux de jeunes Français d'origine généralement algérienne, issus de milieux familiaux populaires, dans les quartiers périphériques de diverses villes, principalement de la région industrielle de Lyon. D'une certaine façon, c'était un peu comme si cette guerre qui avait lieu en Algérie se communiquait à la France...
    <o:p> </o:p>Le chef de ce réseau avait vingt ans. D'une famille ouvrière venue d'Algérie dans les années soixante, dans un quartier ouvrier et aujourd'hui de chômeurs à 40%. Il n'y a pas de favelas en France, et ce sont donc des ensembles d'habitation de béton, érigés il y a quarante ans et aujourd'hui tombant en poussière, appelés « cités »... où la jeunesse, sans aucune perspective, passe le temps à « soutenir les murs » comme ils disent, vivant de ragots et petits trafics, avec des intervalles de boulots précaires ou « informels », entre les écoles qui ne préparent qu'au chômage et la grossièreté raciste dès que tu essayes de sortir de la cité : à cause de l'allure, de la façon de parler, du nom. Le nom surtout... De temps en temps, l'été, les nerfs lâchent, on fait des « rodéos » avec des voitures volées, course poursuites avec la police, baston... à cause d'un abus policier, d'un incident, d'un accident... De temps en temps l'affaire vire au tragique, un jeune meurt, renversé par la police, ou d'une balle... De colère ou de haine, on brûle quelques voitures... parfois ça passe à la télé... Et tout retombe dans l'ennui ordinaire.


    Vénissieux était la ville de ce jeune homme, et cette ville est entièrement faite de « cités ». Ce fut une réserve de main d'œuvre de la grande industrie chimique et métallurgique du bassin lyonnais. Aujourd'hui, dans un désert désindustrialisé, c'est une grande réserve de chômage. Il fut un élève intelligent, actif et intéressé, en même temps qu'il se dédiait à l'animation d'associations culturelles ou solidaires pour créer des alternatives à la médiocrité et à la petite délinquance ; injustement dénoncé, il passa l'année du bac en tôle ; revint de prison amer, mais continua à tenter de créer un travail collectif, une activité qui ouvre des alternatives au marasme pour « la cité »... Vingt ans auparavant, il aurait rencontré des militants gauchistes, maoïstes ou trotskistes ; Trente ans avant, il aurait été un jeune communiste. Mais il n'y a plus ni communistes, ni maoïstes, ni même syndicalistes dans les « cités »... Il a rencontré les prêches et la rigueur morale des militants intégristes, et un discours qui parlait de dignité et d'identité. Cela a suffît pour créer une « cause ». Il s'appelait Khaled Kelkal.


    Tout son talent, sa délicatesse et son charisme, son intelligence et son honnêteté, il le mit au service de cette cause. Les attentats furent terribles, des dizaines de morts et de blessés. Politiquement et moralement indéfendables. Khaled Kelkal devint l'ennemi public N°1. Il prit le maquis dans la montagne voisine de sa ville. Poursuivi par les parachutistes, il finit abattu puis assassiné en direct à la télé, à un arrêt d'autobus.
    <o:p> </o:p>Du jour au lendemain, Khaled Kelkal ennemi public N°1, aux yeux de dizaines de milliers de jeunes des « cités » devint un héros. Non pas à cause des attentats qu'il avait organisés. Personne ne pouvait défendre cela. Ni même à cause de sa « cause » intégriste. Il était clair que sa motivation allait bien au-delà de cela. Il était le premier d'entre eux qui mourait les armes à la main, en quête d'une « cause » qui pourrait être leur cause à tous, et qui leur donne la dignité d'être reconnus dans la société. Dans l'opacité idéologique ambiante et le confinement politique et culturel de la « cité », il n'y avait pas de quoi s'effarer des erreurs politiques dans ses choix. Mais cette quête au nom de tous dans laquelle il s'était engagé et qu'il poursuivit jusqu'à ses ultimes conséquences, c'est cela qui avait une valeur. D'où l' « Hommage à Khaled Kelkal ».

    Cela eut lieu fin octobre 1995. Exactement dix ans après, comme dans une commémoration inconsciente, les « cités » de toutes les périphéries, les banlieues, de toutes les villes de France, viennent de s'enflammer dans une mutinerie qui s'est répandue pendant trois semaines, révélant une crise profonde, culturelle, politique, morale, identitaire dans ce pays si convaincu de l'universalité de ses fondements.


     

    ©Gilles de Staal

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  • L'incendie des banlieues ou l'indigestion coloniale


    La révolte des « banlieues » françaises de novembre 2005 révèle la fracture la plus radicale et profonde au sein de la société moderne, et pas seulement française.


    Une des caractéristiques de notre modernité est que, plus prospèrent les métropoles globalisées, post-modernisées, démocratisées, droitsdelhommisées, néolibéralisées,  plus elles accumulent en leur propre sein un monde de marginalisation, de ghetto, de misère, de désaculturation. Et pour le capital, la seule gestion de cette réalité, - qui est chaque fois plus la condition précaire que le capital offre au salariat -, c'est l'administration coloniale des populations désignées comme « dangereuses ». Le monde s'est globalisé, les anciennes colonies ont aujourd'hui leurs classes moyennes et leurs shopping-centers, identiques à ceux des métropoles, et les métropoles produisent leurs colonisés intérieurs, identiques à Paris à ceux d'Alger, de Rio ou de Los Angeles.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

    Le premier et le tiers monde ne sont plus tellement séparés, les métropoles d'un coté des mers et les colonies de l'autre. Le tiers monde, la colonie, est dans les faubourgs de Paris tandis que le premier monde peut se rencontrer à Sao Paulo ou à Johannesburg, tout comme le tiers monde qui est aussi en Louisiane... Il n'y a pas de guerre de civilisations. Ce n'est plus un problème de libération nationale, conflits exogènes. Il va donc falloir extirper des métropoles le vieux colonialisme qui s'y est replié... Il va devoir se laisser griller sur les brasiers des banlieues, et peut être faudra-t-il passer à la rôtissoire certains de ses représentants les plus comestibles.


    ©Gilles de Staal


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